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"Vous ne pouvez pas vous fâcher avec quelqu'un qui génère 25% de vos profits": l'Europe n'a ni Nvidia, ni Anthropic mais Christine Lagarde rappelle que les Européens sont indispensables à ces géants

Economie · · Par Julie MOREAU

Introduction L’Europe ne produira peut-être jamais le prochain processeur Nvidia ni le modèle d’intelligence artificielle le plus avancé à la manière d’Anthropi

Introduction

L’Europe ne produira peut-être jamais le prochain processeur Nvidia ni le modèle d’intelligence artificielle le plus avancé à la manière d’Anthropic, mais elle détient une carte maîtresse que Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne, a remise au centre du débat économique. Intervenant vendredi matin lors des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, elle a insisté sur « l’indispensabilité » du Vieux Continent dans les chaînes de valeur mondiales, en particulier celles liées à l’intelligence artificielle. Son argument principal : l’Europe représente environ 25 % du chiffre d’affaires des hyperscalers américains, ces géants des centres de données dédiés à l’entraînement de l’IA. « Vous ne pouvez pas vous fâcher avec quelqu’un qui achète 25 % de vos produits et qui génère 25 % de vos profits », a-t-elle résumé, dans une allusion directe aux tensions commerciales transatlantiques.

Un levier commercial face aux menaces américaines

Le contexte est celui d’une escalade latente entre la France et les États-Unis. Depuis 2019, Paris impose une taxe sur les services numériques des Gafam, ce que le président Donald Trump n’a cessé de dénoncer. En marge du G7, le mois dernier, il a une nouvelle fois agité la menace de droits de douane sur les vins et les champagnes français en représailles. Christine Lagarde, sans nommer directement la Maison-Blanche, a clairement fait référence à cette situation pour rappeler que l’Europe n’est pas un simple consommateur passif. « Il faut jouer sur l’indispensabilité », a-t-elle martelé, suggérant que les décideurs européens doivent exploiter ces points de vulnérabilité des géants américains pour négocier en position de force.

Selon les données disponibles, les hyperscalers — ces opérateurs de cloud et de centres de données qui entraînent les modèles d’IA — réalisent près d’un quart de leurs recettes sur le marché européen. Cette dépendance commerciale constitue, pour la BCE, un levier concret dans les négociations bilatérales. « On ne pourra pas être, demain matin, le Nvidia européen. Sans doute pas devenir le Anthropic européen », a reconnu Lagarde, mais « il y a un certain nombre de points, dans les chaînes de valeur, sur lesquels les Européens sont critiques ».

Les champions européens : ASML, Soitec et STMicroelectronics

Pour étayer son propos, la présidente de la BCE a cité plusieurs fleurons industriels européens qui occupent des positions clés dans la chaîne de production des semi-conducteurs et des technologies de l’IA. Le groupe néerlandais ASML, par exemple, est le seul fabricant mondial de machines de lithographie extrême ultraviolet (EUV), indispensables à la création des puces les plus avancées utilisées par Nvidia et d’autres géants. Sans ces machines, aucune production de processeurs de dernière génération n’est possible. De même, le français Soitec, spécialisé dans les substrats de silicium sur isolant, et STMicroelectronics, acteur majeur des semi-conducteurs, sont des maillons critiques.

Ces entreprises ne concurrencent pas directement les Gafam sur le terrain des logiciels ou des modèles d’IA, mais elles fournissent les briques technologiques sans lesquelles l’écosystème américain s’effondrerait. « Il faut utiliser ces points critiques, s’en servir comme des leviers », a insisté Lagarde, appelant à une stratégie industrielle européenne qui capitalise sur ces dépendances réciproques plutôt que de chercher à imiter les champions américains.

Une autonomie économique à construire

Au-delà de la simple négociation commerciale, le discours de Christine Lagarde s’inscrit dans une réflexion plus large sur l’autonomie stratégique de l’Europe. Si le Vieux Continent ne produit pas de Nvidia ou d’Anthropic, il peut en revanche renforcer sa souveraineté dans les segments où il est déjà dominant, comme la fabrication d’équipements de semi-conducteurs ou la production de matériaux critiques. « On ne pourra pas être, demain matin, le Nvidia européen », a-t-elle répété, mais « il faut jouer sur l’indispensabilité ».

Cette approche suppose de sortir d’une logique de rattrapage technologique pour adopter une posture de complémentarité. L’Europe ne cherche pas à copier les modèles américains, mais à verrouiller des positions irremplaçables dans les chaînes de valeur mondiales. Cela implique des investissements ciblés dans la R&D, une coordination renforcée entre États membres et une politique commerciale offensive pour protéger ces avantages concurrentiels.

Conclusion

Christine Lagarde a ainsi posé les bases d’un discours économique plus réaliste et plus offensif pour l’Europe : plutôt que de regretter l’absence de géants technologiques à l’américaine, il s’agit de capitaliser sur ce que l’on possède déjà. Avec 25 % des profits des hyperscalers en jeu, le Vieux Continent dispose d’une marge de manœuvre considérable pour peser dans les négociations avec Washington. Reste à savoir si les dirigeants européens sauront transformer cette « indispensabilité » en véritable levier politique et industriel, dans un contexte où les tensions commerciales ne cessent de s’accentuer.