« Une petite affaire » : plongée théâtrale dans la machine à broyer du régime nazi

## « Une petite affaire » : quand le théâtre sonde les rouages de la terreur nazie Pour sa dernière création à la tête du Théâtre national populaire de Villeurb
## « Une petite affaire » : quand le théâtre sonde les rouages de la terreur nazie
Pour sa dernière création à la tête du Théâtre national populaire de Villeurbanne, Jean Bellorini s'empare de « Seul dans Berlin », le roman de Hans Fallada, et le porte à la scène sous le titre « Une petite affaire ». Un choix qui résonne comme un acte de résistance artistique, à l'heure où les récits de soumission et de courage individuel interrogent plus que jamais notre présent. La pièce, rapporte Le Monde Culture, plonge le spectateur dans la mécanique implacable d'un régime qui broyait les existences, mais aussi dans l'obstination fragile de ceux qui osaient lui tenir tête.
## Un roman témoin, une matière brûlante
Publié en 1947, « Seul dans Berlin » de Hans Fallada est un texte singulier. Écrit en quelques semaines après la guerre, il s'inspire de l'histoire vraie du couple Otto et Elise Hampel, des ouvriers berlinois qui, entre 1940 et 1942, distribuèrent des centaines de cartes postales dénonçant Hitler et son régime. Fallada, écrivain allemand dont l'œuvre fut un temps compromise avec le pouvoir nazi avant qu'il ne s'en détourne, y dépeint une Allemagne où la peur, la délation et la résignation structurent le quotidien. Le roman, salué pour sa puissance documentaire, n'épargne personne : ni les victimes, ni les bourreaux, ni les spectateurs passifs. Jean Bellorini, connu pour un théâtre où le texte et la musique dialoguent intimement, trouve dans cette matière une résonance avec ses préoccupations artistiques : la fragilité des consciences face à l'oppression, la possibilité de dire non.
## Bellorini, un départ sous le signe de l'engagement
La création de « Une petite affaire » intervient au moment où Jean Bellorini quitte la direction du TNP de Villeurbanne, qu'il dirige depuis 2020. Cet adieu scénique n'est pas anodin : il choisit de partir avec un spectacle qui interroge la notion de résistance, comme s'il laissait derrière lui un testament artistique. Le metteur en scène, formé à l'école du théâtre musical et passé par la Comédie-Française, a toujours cultivé un théâtre populaire au sens noble : accessible, exigeant, traversé par les questions de son temps. Adapter Fallada, c'est refuser l'oubli, mais aussi rappeler que la barbarie nazie ne fut pas seulement l'affaire de monstres isolés, mais d'une machine administrative et sociale qui impliquait des milliers de petites lâchetés. « Une petite affaire » — le titre est ironique — évoque précisément cette banalité du mal que Hannah Arendt théorisa plus tard, et que le théâtre a le pouvoir de rendre tangible, presque physique.
## Le théâtre comme contre-feu
Sur scène, la mise en scène de Bellorini devrait transformer le roman en une expérience collective. On imagine des jeux de lumière tranchants, des chœurs, des silences lourds de menaces. Le TNP, haut lieu du théâtre populaire fondé par Jean Vilar, est un écrin symbolique pour un tel projet. Car si la pièce parle d'hier, elle tend un miroir à nos démocraties fatiguées, où les extrêmes progressent et où la résistance consiste parfois simplement à ne pas détourner le regard. Le spectacle, sans jamais tomber dans le didactisme, rappelle que le courage n'est pas héroïque par nature : il est souvent le fait de gens ordinaires, écrasés par l'Histoire, qui décident un jour de ne plus se taire.
## Une mémoire active
Avec « Une petite affaire », Jean Bellorini ne clôt pas seulement un chapitre de sa carrière : il inscrit son travail dans une longue lignée d'artistes qui, de Brecht à Koltès, ont fait du théâtre un espace de vigilance. La pièce, présentée comme une plongée dans la machine à broyer du régime nazi, n'a de cesse de rappeler que la mémoire n'est pas un devoir abstrait, mais une pratique. Reste à voir si le public de Villeurbanne, et au-delà, s'emparera de cette « petite affaire » comme d'une grande leçon. Le théâtre, une fois encore, pourrait bien être le dernier lieu où l'on apprend à résister.