Un service logistique complet dans le premier ensemble portuaire européen: feu vert à la coentreprise CMA CGM/Totalenergies dans le ravitaillement GNL

La Commission européenne a donné son feu vert, ce vendredi 21 août, à la création d’une coentreprise entre l’armateur CMA CGM et le géant pétrogazier TotalEnerg
La Commission européenne a donné son feu vert, ce vendredi 21 août, à la création d’une coentreprise entre l’armateur CMA CGM et le géant pétrogazier TotalEnergies, dédiée au ravitaillement des navires propulsés au gaz naturel liquéfié (GNL). L’exécutif européen a jugé que cette alliance, annoncée il y a un an, ne soulèverait aucun problème de concurrence sur le marché, en raison du caractère « négligeable » de l’activité envisagée et des parts de marché combinées « limitées » qui en découleront à l’échelle de l’Espace économique européen.
## Une autorisation fondée sur une analyse concurrentielle fine
Dans sa décision, Bruxelles a explicitement motivé son approbation par la portée restreinte du projet. La future coentreprise, détenue à parts égales par les deux groupes français, se concentrera sur un service logistique complet dans la zone Amsterdam-Rotterdam-Anvers (ARA), aux Pays-Bas, qui constitue le premier ensemble portuaire européen. Selon les services de la concurrence, l’activité de ravitaillement en GNL dans cette zone reste marginale au regard du volume total des échanges maritimes dans la région. Les parts de marché combinées des deux partenaires, une fois l’alliance opérationnelle, demeureront « limitées », ce qui écarte tout risque de position dominante ou d’entente préjudiciable aux autres acteurs du transport maritime.
Cette autorisation intervient après un examen approfondi du dossier, qui avait été déposé auprès de la Commission il y a plusieurs mois. Les services de Margrethe Vestager, commissaire européenne à la concurrence, ont notamment étudié les effets potentiels de la coentreprise sur les tarifs de ravitaillement et sur l’accès des tiers aux infrastructures de stockage de GNL à Rotterdam. Le verdict est sans appel : le projet ne portera pas atteinte à la concurrence effective dans le marché intérieur.
## Un service logistique intégré, du terminal à la mer
Concrètement, la coentreprise entre CMA CGM et TotalEnergies reposera sur un dispositif complet, allant du ravitaillement au sein du terminal de stockage de GNL de Rotterdam jusqu’au ravitaillement en mer des navires opérant dans la zone ARA. Ce service s’adressera aussi bien aux porte-conteneurs de CMA CGM qu’aux bâtiments d’autres compagnies maritimes, ce qui élargit le potentiel commercial de l’alliance. Les deux groupes français avaient présenté ce projet comme une réponse aux nouvelles réglementations environnementales imposées au secteur maritime, qui cherchent à réduire les émissions de soufre et de CO2.
Un nouveau navire-ravitailleur, commun aux deux partenaires, d’une capacité de 20 000 mètres cubes, devrait entrer en service à partir de 2028. Ce bâtiment viendra appuyer un autre navire-ravitailleur, propriété de TotalEnergies, déjà opérationnel dans la région depuis 2020. Cette montée en puissance progressive permettra de sécuriser l’approvisionnement en GNL des navires qui transitent par l’un des plus grands hubs portuaires du monde, tout en mutualisant les coûts d’infrastructure entre les deux industriels.
## Le GNL, carburant de transition aux bénéfices discutés
Le GNL, gaz naturel refroidi à très basse température pour passer à l’état liquide, s’impose comme le carburant alternatif le plus prisé des compagnies maritimes pour remplacer le fuel lourd. Son adoption répond à la fois à des contraintes réglementaires strictes, notamment en mer du Nord et en Méditerranée, et à une demande croissante des chargeurs pour des chaînes logistiques moins polluantes. Toutefois, ce choix n’est pas sans controverse : le GNL ne réduit les émissions de gaz à effet de serre que d’environ 20 % par rapport au fuel classique, un chiffre bien en deçà des objectifs de décarbonation affichés par l’Union européenne.
Surtout, le GNL peut entraîner des fuites de méthane, un gaz à effet de serre particulièrement nocif, dont le potentiel de réchauffement global est nettement supérieur à celui du CO2 sur une période de vingt ans. Ces fuites, qui peuvent survenir lors de l’extraction, du transport ou du ravitaillement, atténuent les bénéfices environnementaux du carburant. Les associations écologistes ont d’ailleurs exprimé leurs réserves quant à ce type d’infrastructure, appelant les pouvoirs publics à privilégier des solutions zéro émission, comme l’ammoniac ou les carburants de synthèse.
## Un enjeu stratégique pour la place portuaire européenne
Au-delà de la dimension environnementale, cette coentreprise revêt un enjeu stratégique majeur pour la zone ARA, qui ambitionne de rester un pôle logistique de référence face à la concurrence des ports asiatiques et du sud de l’Europe. En mutualisant leurs moyens, CMA CGM et TotalEnergies entendent verrouiller une partie de la chaîne de valeur du ravitaillement en carburants propres, un segment en pleine expansion. La décision de la Commission européenne, bien que fondée sur une analyse concurrentielle stricte, envoie également un signal positif aux industriels du secteur : les alliances visant à développer des services logistiques intégrés restent possibles, à condition de ne pas fausser le jeu de la concurrence.
Le calendrier de déploiement, avec une entrée en service du nouveau navire prévue en 2028, laisse entrevoir une montée en charge progressive. D’ici là, les deux groupes devront finaliser les aspects opérationnels de leur partenariat, notamment en ce qui concerne la gestion des capacités de stockage à Rotterdam et les modalités d’accès des tiers au service. La coentreprise devra également se conformer aux règles de l’Union européenne en matière de transparence tarifaire et de non-discrimination entre les clients. L’avenir dira si ce modèle, pionnier en Europe, fera des émules dans d’autres grands ports du continent.