Onyx Infos

Sous l’Occupation, l’impossible défense d’un théâtre d’art sans se compromettre avec les nazis

Culture · · Par Emma ROUSSEAU

Sous l’Occupation, l’impossible défense d’un théâtre d’art sans se compromettre avec les nazis

Le Cartel des quatre, une utopie artistique face à la réalité de l’Occupation Fondé à la fin des années 1920, le Cartel des quatre — Louis Jouvet, Georges Pitoë

Le Cartel des quatre, une utopie artistique face à la réalité de l’Occupation

Fondé à la fin des années 1920, le Cartel des quatre — Louis Jouvet, Georges Pitoëff, Charles Dullin et Gaston Baty — incarne une ambition esthétique rare dans l’histoire du théâtre français. Ces metteurs en scène, animés par une même ferveur, entendent imposer une vision artistique radicalement opposée à l’esprit boulevardier qui domine alors les scènes privées. Leur combat, mêlant exigence littéraire et refus de l’affairisme, aurait pu trouver un écho favorable dans le contexte troublé de la Seconde Guerre mondiale. Or, selon une enquête publiée par Le Monde Culture dans le cadre d’une série intitulée « Le théâtre sous l’Occupation » (épisode 2/5), cette défense d’un théâtre d’art s’est heurtée à un mur : ni les autorités allemandes ni le régime de Vichy n’ont soutenu leur démarche.

Une résistance esthétique d’abord, politique ensuite

Le Cartel des quatre ne s’est jamais présenté comme un mouvement politique. Sa révolte, née dans l’entre-deux-guerres, visait d’abord à purifier la scène française de ce que ses membres considéraient comme une production commerciale appauvrissante. Pitoëff, avec sa sensibilité russe, Dullin, formé à l’école du Vieux-Colombier, Baty, adepte d’un théâtre visuel, et Jouvet, génie de la diction, partageaient une conviction : l’art dramatique devait retrouver sa dimension sacrée, loin des boulevards et de leurs vaudevilles. Cette exigence, pourtant, allait devenir un fardeau sous l’Occupation. Car défendre un théâtre d’art impliquait de négocier, de transiger, parfois de se compromettre avec un pouvoir occupant qui contrôlait chaque représentation, chaque autorisation, chaque subvention.

Le refus des Allemands et de Vichy, un double échec

L’enquête du Monde révèle un paradoxe douloureux : les idéaux du Cartel, si nobles fussent-ils, n’ont trouvé grâce ni auprès des nazis ni auprès de la Révolution nationale de Vichy. Les Allemands, soucieux de maintenir une vie culturelle parisienne superficielle et divertissante, privilégiaient les théâtres commerciaux capables de remplir leurs salles et de distraire une population sous tension. Quant à Vichy, sa conception moralisatrice de l’art, centrée sur la tradition et la famille, se méfiait de l’avant-garde et de l’individualisme créateur du Cartel. Ainsi, les quatre metteurs en scène se sont retrouvés dans une position intenable : trop exigeants pour plaire aux autorités, trop visibles pour échapper à leur contrôle. Leur combat, qui aurait pu constituer une forme de résistance culturelle, s’est soldé par un isolement progressif, chaque membre devant trouver une solution personnelle — Jouvet partant en tournée en Amérique du Sud, les autres tentant de maintenir leurs théâtres ouverts dans des conditions précaires.

Les compromissions inévitables d’un art sous tutelle

La question centrale soulevée par cette série du Monde Culture est celle de la survie. Comment un théâtre d’art peut-il continuer à exister sans se plier aux exigences idéologiques ou matérielles de l’occupant ? Les archives consultées par les journalistes suggèrent que les compromissions furent inévitables, qu’elles soient administratives — acceptation de la censure, listes d’auteurs interdits — ou plus subtiles, comme l’obligation de participer à des tournées organisées par la propagande allemande. Dullin, par exemple, aurait tenté de préserver son indépendance en programmant des classiques, mais cette stratégie ne l’a pas protégé des pressions. Le Cartel, en tant qu’entité collective, a d’ailleurs cessé d’exister officiellement pendant la guerre, chaque membre étant livré à lui-même face à un système qui ne laissait guère de place aux nuances.

Un héritage paradoxal pour le théâtre français

Aujourd’hui, l’histoire du Cartel sous l’Occupation apparaît comme un miroir des dilemmes de l’époque. Leur refus du boulevardier, qui avait fait leur gloire, s’est retourné contre eux dans un contexte où la médiocrité était parfois une protection. En ne soutenant pas leur démarche, les nazis et Vichy ont indirectement démontré que l’art exigeant, même non politique, représentait une menace — ou du moins une résistance — à leur projet de domestication culturelle. L’enquête du Monde ne tranche pas sur la question de savoir si cette posture fut héroïque ou naïve, mais elle rappelle que la défense d’un idéal esthétique, en temps de guerre, ne va jamais sans zones d’ombre. Le théâtre français, qui doit tant au Cartel, porte encore les traces de cette époque où la beauté elle-même était un champ de bataille.