"Si vous travaillez pour une usine de chars, tout va bien. Sinon, vous avez des problèmes": derrière son retour à la croissance, la Russie affiche de nombreuses difficultés économiques

L’économie russe affiche une croissance de 1,3% sur un an, selon les données publiées ce mardi 11 août par l’agence nationale de statistiques Rosstat, une perfo
L’économie russe affiche une croissance de 1,3% sur un an, selon les données publiées ce mardi 11 août par l’agence nationale de statistiques Rosstat, une performance supérieure à celle de la zone euro, coincée à 1%. Pourtant, cette embellie statistique masque des fragilités structurelles profondes, entre dépendance aux dépenses militaires, inflation galopante et recettes énergétiques en chute libre.
Une croissance tirée par l’industrie de guerre
Le retour à la croissance, le premier depuis 2023, repose essentiellement sur les secteurs liés au conflit ukrainien. Les usines produisant des chars, des munitions et autres équipements militaires tournent à plein régime, soutenues par des subventions massives du Kremlin. « Si vous avez de la chance et que vous travaillez pour une entreprise de production de chars, alors tout va bien. Sinon, vous risquez de rencontrer des problèmes », a ironisé Alex Kolyandr, directeur Europe du cabinet EurasiaGroup, dans des propos rapportés par CNBC. Cette spécialisation croissante de l’économie dans l’effort de guerre inquiète les analystes, qui y voient un déséquilibre dangereux à long terme.
Le financement de cette industrie repose en partie sur des hausses d’impôts, qui pèsent directement sur les ménages et les entreprises civiles. Le secteur non-militaire, lui, ralentit visiblement, pris en étau entre une demande intérieure atone et des coûts de production en hausse. Les citoyens russes, premiers touchés, voient leur niveau de vie reculer, sans que cette dégradation ne semble suffire à convaincre le Kremlin de cesser les combats.
Une inflation incontrôlée et des finances publiques dans le rouge
L’inflation constitue l’un des principaux symptômes de ces difficultés. Les prix grimpent à un rythme soutenu, érodant le pouvoir d’achat des salariés du secteur civil. Parallèlement, les taux d’intérêt ont fortement augmenté, alourdissant le coût de la dette publique et contraignant l’État à rembourser davantage chaque année. Cette dynamique fragilise les finances publiques, déjà mises à mal par un déficit qui pourrait doubler par rapport à l’année dernière, lui-même déjà le double de celui de 2024.
La croissance affichée tient aussi à la hausse des prix du gaz, dont la Russie est un large exportateur. Toutefois, les frappes de drones ukrainiens sur les raffineries et l’alourdissement des sanctions européennes pèsent lourdement sur les recettes énergétiques, qui plafonnent à 64% de leur niveau de 2024. Ces facteurs combinés font glisser les finances publiques dans le rouge, réduisant d’autant la marge de manœuvre du gouvernement pour soutenir l’économie civile.
Des citoyens sacrifiés sur l’autel de la guerre
Dans ce contexte, les dépenses sociales fondent comme neige au soleil. Les citoyens russes subissent de plein fouet cette réorientation budgétaire, avec des services publics en berne et des aides sociales en diminution. Un symbole a marqué les esprits : celui des biscuits, dont la production et la consommation ont chuté, illustrant de manière triviale mais parlante la dégradation des conditions de vie quotidienne.
Les prévisions longtemps pessimistes des économistes se sont donc révélées partiellement fausses, mais les observateurs restent prudents. La croissance actuelle, portée par des facteurs conjoncturels (prix du gaz) et par l’industrie militaire, ne saurait masquer les problèmes structurels qui minent l’économie russe. Le ralentissement du secteur civil, l’inflation persistante et la détérioration des finances publiques constituent autant de bombes à retardement pour le Kremlin, qui mise tout sur la poursuite du conflit pour maintenir une activité économique artificielle.
Une trajectoire intenable ?
À terme, la question se pose de la soutenabilité de ce modèle. La dépendance aux dépenses militaires, financées par l’impôt et l’endettement, pourrait s’avérer intenable si le conflit venait à s’éterniser. Les recettes énergétiques, en baisse constante, ne suffisent plus à équilibrer les comptes, et la hausse des taux d’intérêt alourdit encore la charge de la dette. Pour les ménages russes, la perspective d’une amélioration reste lointaine, tandis que les autorités semblent privilégier l’effort de guerre au détriment du bien-être de la population. Une équation économique délicate, dont les conséquences pourraient se faire sentir bien au-delà des frontières russes.