Seules la Chine et la Russie exploitent aujourd'hui des services de fret sur cette route: un porte-conteneurs quitte la Corée du Sud pour rejoindre l'Europe en passant par l'Arctique

La Corée du Sud franchit un cap symbolique dans le transport maritime mondial : un porte-conteneurs, le PanStar Acro, a quitté ce samedi le port de Busan à dest
La Corée du Sud franchit un cap symbolique dans le transport maritime mondial : un porte-conteneurs, le *PanStar Acro*, a quitté ce samedi le port de Busan à destination de l’Europe via l’Arctique. Ce voyage inaugural, d’une durée estimée entre 40 et 45 jours, doit permettre à Séoul de tester la viabilité commerciale d’une route rendue praticable par la fonte de la banquise, en coopération avec la Russie. En cas de succès, la Corée du Sud rejoindrait le cercle très fermé des nations — aujourd’hui limité à la Chine et à la Russie — dont les compagnies maritimes exploitent ou ont testé des services de fret sur ce passage nordique. Une initiative qui suscite toutefois un vif mécontentement parmi les alliés occidentaux, soucieux d’isoler Moscou sur la scène internationale.
### Un itinéraire inédit entre Busan et l’Europe du Nord
Le *PanStar Acro*, opéré par une compagnie sud-coréenne, doit longer les côtes sibériennes avant de faire escale à Felixstowe en Grande-Bretagne, à Rotterdam aux Pays-Bas et à Gdansk en Pologne, avant de revenir à son point de départ. Selon son opérateur, le choix de septembre n’est pas anodin : « Autour de septembre, pendant lequel ce voyage aura lieu, la banquise arctique est à son niveau le plus bas de l’année, ce qui permet une navigation plus sûre », a expliqué un responsable du groupe sous couvert d’anonymat. Ce calendrier vise à minimiser les risques liés aux glaces tout en démontrant la faisabilité technique d’une liaison régulière entre l’Asie du Nord-Est et les grands ports européens. La route arctique, nettement plus courte que le passage par Suez ou le cap de Bonne-Espérance, pourrait réduire de plusieurs jours les délais de transit, un argument de poids pour les chargeurs internationaux.
### Un levier stratégique pour Séoul et son port de Busan
Pour la Corée du Sud, cette expédition s’inscrit dans une ambition affichée par le président Lee Jae Myung, qui a fait du transport arctique une priorité nationale. Les responsables sud-coréens estiment en effet que ce corridor pourrait transformer Busan en une plaque tournante maritime mondiale et établir une route commerciale régulière d’ici 2030. Le pays mise sur sa position géographique et ses infrastructures portuaires pour capter une partie des flux de marchandises entre l’Asie et l’Europe, alors que le réchauffement climatique ouvre progressivement de nouvelles voies navigables. Cette diversification des itinéraires répond aussi à une logique économique : réduire la dépendance aux passages traditionnels, parfois congestionnés ou exposés à des tensions géopolitiques, comme le détroit de Malacca ou le canal de Suez. Toutefois, cette stratégie implique une coordination étroite avec la Russie, qui contrôle une large partie de la route arctique via sa flotte de brise-glaces et ses réglementations sur les droits de passage.
### La colère des diplomates occidentaux face à la coopération avec Moscou
Cette coopération technique avec la Russie ne passe pas inaperçue auprès des chancelleries occidentales. « Nous voulons isoler la Russie, nous ne voulons pas de relations avec elle », a déclaré un diplomate européen, citant la guerre menée par Moscou en Ukraine, et ajoutant que ces préoccupations avaient été transmises aux responsables sud-coréens. Le projet contraint en effet Séoul à consulter la Russie et à solliciter des autorisations pour le passage du navire, ce qui apparaît en contradiction avec les sanctions et les politiques d’endiguement adoptées par les pays occidentaux depuis 2022. Les alliés de la Corée du Sud, notamment les États-Unis et l’Union européenne, redoutent que ce type d’initiative ne renforce les capacités commerciales et diplomatiques de Moscou, tout en affaiblissant la cohésion du front occidental. Séoul, de son côté, justifie cette approche par des impératifs économiques et logistiques, sans prendre position officiellement sur le conflit ukrainien, mais les tensions diplomatiques pourraient s’accentuer si le voyage s’avère concluant et ouvre la voie à des services réguliers.
### Un test décisif pour l’avenir du fret arctique
Au-delà des considérations politiques, ce voyage constitue un test technique et commercial décisif. Les compagnies maritimes chinoises et russes ont déjà expérimenté ce passage, mais son utilisation à grande échelle reste limitée en raison des conditions climatiques extrêmes et des coûts d’assurance élevés. Si le *PanStar Acro* atteint son objectif dans les délais annoncés, il pourrait encourager d’autres armateurs à envisager cette route comme une alternative crédible, du moins pendant les mois d’été et de début d’automne. Les experts soulignent toutefois que la fonte de la banquise, si elle ouvre des opportunités, pose aussi des questions environnementales majeures, tandis que les infrastructures portuaires et de secours le long de la côte arctique russe restent limitées. Pour la Corée du Sud, l’enjeu est double : prouver la fiabilité de cette liaison et peser dans les négociations internationales sur la gouvernance de l’Arctique, un espace de plus en plus convoité. Les prochaines semaines diront si cette première traversée marque le début d’une nouvelle ère pour le commerce mondial ou si elle reste une expérience isolée, tributaire des aléas climatiques et géopolitiques.