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Pierre Manenti : « Édouard Balladur appartenait à cette aristocratie du mérite pour laquelle le pouvoir n’est pas un spectacle »

Une · · Par Claire BERNARD

Pierre Manenti : « Édouard Balladur appartenait à cette aristocratie du mérite pour laquelle le pouvoir n’est pas un spectacle »

Pierre Manenti : « Édouard Balladur appartenait à cette aristocratie du mérite pour laquelle le pouvoir n’est pas un spectacle » L’ancien premier ministre Édoua

Pierre Manenti : « Édouard Balladur appartenait à cette aristocratie du mérite pour laquelle le pouvoir n’est pas un spectacle »

L’ancien premier ministre Édouard Balladur, décédé ce lundi soir, laisse derrière lui une mémoire contrastée, entre reconnaissance institutionnelle et caricatures persistantes. Dans un entretien accordé au Figaro, l’historien Pierre Manenti, président du Conseil scientifique du Mémorial Charles de Gaulle, dresse le portrait d’un homme d’État animé par une « exigence absolue de mesure et de sérénité », une attitude qui aurait valu à Balladur d’être perçu à tort comme un monarque distant.

Un serviteur de l’État forgé dans l’ombre des institutions

Selon Pierre Manenti, l’histoire retiendra d’abord « la figure d’un grand serviteur de l’État, dont l’élégance naturelle tranche singulièrement avec le bruit de la politique moderne ». Né à Smyrne, Édouard Balladur vouait aux institutions de la Ve République un respect « quasi religieux », selon les termes de l’historien. Sa culture politique s’est construite dans les coulisses du pouvoir, d’abord à l’ENA, puis au Conseil d’État, avant de s’épanouir dans les cabinets de Matignon et de l’Élysée. Ce parcours, essentiellement initiatique, aurait façonné une conception du pouvoir où la discrétion prime sur la mise en scène. Pour Manenti, Balladur appartenait à « cette aristocratie du mérite pour laquelle le pouvoir n’est pas un spectacle, mais une charge sacrée ». Cette vision, héritée d’une certaine tradition républicaine, contraste fortement avec les pratiques politiques contemporaines, davantage orientées vers la communication et la visibilité médiatique.

La caricature du « marquis » : un malentendu persistant

Toutefois, cette posture de retenue a souvent été interprétée comme de la morgue. Pierre Manenti le regrette explicitement : « On l’a cependant trop souvent caricaturé sous les traits d’un “marquis” distant ». Cette perception, largement relayée dans l’espace médiatique et politique, aurait occulté la réalité d’un homme profondément investi dans la gestion de l’État. L’historien suggère que cette distance apparente relevait davantage d’une conception exigeante de la fonction que d’un dédain personnel. En effet, la carrière de Balladur, marquée par des responsabilités majeures — notamment à la tête du gouvernement de 1993 à 1995 —, témoigne d’une implication constante dans les affaires publiques, bien loin de l’image d’un observateur passif. Ce décalage entre la perception publique et la réalité du travail gouvernemental constitue, selon Manenti, l’un des paradoxes centraux de l’héritage balladurien.

Un héritage politique en débat

L’œuvre politique d’Édouard Balladur demeure toutefois sujette à des appréciations divergentes. Si ses partisans saluent une gestion rigoureuse et une certaine vision de l’autorité, ses détracteurs rappellent les circonstances de sa rivalité avec Jacques Chirac, qui avait profondément marqué la vie politique française des années 1990. La campagne présidentielle de 1995, marquée par une rupture au sein de la droite, reste un épisode clivant. Pierre Manenti, dont le dernier ouvrage, « Le RPR. Une certaine idée de la droite » (Passés composés, 2026), explore les arcanes de ce mouvement politique, replace cette figure dans une trajectoire plus large : celle d’une génération de responsables formés dans l’après-guerre, pour qui l’État incarnait une valeur supérieure aux individus. Cette perspective historique invite à nuancer les jugements hâtifs, tout en reconnaissant que la mémoire collective retiendra probablement l’image d’un homme de pouvoir singulier, à contre-courant des évolutions médiatiques de son temps.