Les filles font valser les pères dans le formidable « Casting Lear » d’Andrea Jimenez, au Théâtre des Abbesses, à Paris

## Un roi Lear en apesanteur au Théâtre des Abbesses Au Théâtre des Abbesses, à Paris, chaque représentation de « Casting Lear » ressemble à une gageure. Andrea
## Un roi Lear en apesanteur au Théâtre des Abbesses
Au Théâtre des Abbesses, à Paris, chaque représentation de « Casting Lear » ressemble à une gageure. Andrea Jimenez, comédienne et metteuse en scène espagnole, y convie un acteur différent à chaque soirée, chargé d'incarner un roi Lear intraitable, soudain réduit à l'état de marionnette entre les mains de Cordélia, son enfant. Un pari théâtral rare, salué par la critique.
## Le principe d'un théâtre de l'instant
L'idée force de ce spectacle tient dans son dispositif mouvant. Chaque soir, un nouveau comédien monte sur les planches sans avoir répété le rôle titre. Il doit se laisser guider, apprendre en direct les règles d'un jeu qui lui échappe en partie. Le roi Lear, figure shakespearienne de la déchéance et de l'abandon, devient ici un pantin dont les ficelles sont tenues par Cordélia. Ce renversement de pouvoir — le père déchu, la fille maîtresse du jeu — constitue le cœur dramaturgique de la proposition d'Andrea Jimenez. Le public assiste ainsi à une performance irrépétible, où la fragilité de l'acteur fait écho à celle du personnage. La mise en scène espagnole, nourrie de traditions théâtrales ibériques, explore la frontière ténue entre interprétation et manipulation.
## Andrea Jimenez, une artiste de la déconstruction
Andrea Jimenez n'en est pas à son premier geste radical. Comédienne et metteuse en scène, elle explore depuis plusieurs années les formes théâtrales qui interrogent l'autorité du texte et la place de l'interprète. Avec « Casting Lear », elle pousse la logique jusqu'à son terme : le classique n'est plus un monument figé, mais une matière vive, remodelée chaque soir par la présence d'un acteur nouveau. Cette approche rappelle certains travaux contemporains qui font du plateau un laboratoire plutôt qu'un écrin. Le choix de Cordélia comme figure directrice n'est pas anodin : dans la tragédie de Shakespeare, elle incarne la fidélité et la vérité face à la folie paternelle. Ici, elle devient la cheffe d'orchestre d'un ballet cruel et tendre.
## Un théâtre de la vulnérabilité
Ce qui frappe dans le compte rendu qu'en fait Le Monde, c'est la dimension humaine du dispositif. L'acteur invité se trouve en position de vulnérabilité assumée : il ne maîtrise ni le texte, ni les déplacements, ni les intentions. Il doit faire confiance, se laisser porter. Cette expérience scénique interroge notre rapport à l'autorité, à la filiation, à la transmission. Le roi Lear, despote brisé par ses propres filles, devient le symbole d'un pouvoir qui ne survit que par la grâce de ceux qu'il a méprisés. Andrea Jimenez transforme ainsi la tragédie en un miroir tendu au spectateur : que reste-t-il d'un père lorsque ses enfants refusent de jouer le jeu ? La réponse, chaque soir différente, se joue à guichets fermés dans le XVIIIe arrondissement parisien.
## Une proposition saluée
La critique du quotidien du soir qualifie le spectacle de « formidable », soulignant l'audace et la réussite de son principe. Ce type de proposition, exigeant pour les interprètes comme pour le public, rappelle que le théâtre reste un art du vivant, irréductible à toute reproductibilité technique. Au Théâtre des Abbesses, chaque soirée de « Casting Lear » constitue ainsi un événement unique, dont la réussite dépend de la rencontre entre un acteur et une contrainte. Une manière de rappeler que la scène, avant d'être un lieu de représentation, est un espace de risque partagé.