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Le gaz naturel liquéfié russe importé dans l'Union européenne atteint un niveau record depuis 2022

Monde · · Par Claire BERNARD

Le gaz naturel liquéfié russe importé dans l'Union européenne atteint un niveau record depuis 2022

## L'essentiel Au cours du premier trimestre 2023, les importations de gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance de Russie vers l'Union européenne ont atteint un

L'essentiel

Au cours du premier trimestre 2023, les importations de gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance de Russie vers l'Union européenne ont atteint un niveau record, selon une étude du International Energy and Economics and Finance Analysis (IEEFA) publiée le 13 mai. Cette situation soulève des questions sur la dépendance persistante de l'Europe vis-à-vis des hydrocarbures russes, alors même que le contexte géopolitique mondial, notamment le conflit au Moyen-Orient, perturbe les chaînes d'approvisionnement en énergie.

D'après l'analyse de l'IEEFA, le volume de GNL russe importé par les États membres de l'UE a non seulement augmenté par rapport aux années précédentes, mais il a également atteint des niveaux similaires à ceux d'avant le début de la guerre en Ukraine, en 2022. Ce regain d'importation pourrait sembler paradoxal, particulièrement dans un contexte où les gouvernements européens avaient initialement prévu de réduire leur dépendance énergétique à l'égard de la Russie suite à l'invasion de l'Ukraine.

Cette hausse des importations intervient alors que la trêve de trois jours annoncée par Donald Trump entre l'Ukraine et la Russie n'a pas encore permis de relancer les négociations sur le transit du gaz russe via l'Ukraine.

En effet, l'augmentation des importations de GNL russe pourrait être attribuée à plusieurs facteurs. Tout d'abord, certains pays européens ont cherché à diversifier leurs sources d'approvisionnement, mais ont également rencontré des difficultés pour remplacer rapidement les volumes de gaz perdus provenant de Russie. Par ailleurs, la montée des prix de l'énergie et la hausse de la demande en période de froid intense ont également joué un rôle dans cette dynamique.

Par ailleurs, les tensions au Moyen-Orient, avec les frappes américaines contre des pétroliers iraniens dans le détroit d'Ormuz, perturbent les routes maritimes du GNL et pourraient expliquer pourquoi l'Europe se tourne davantage vers la Russie.

Par ailleurs, le rapport de l'IEEFA met en lumière les implications économiques et politiques de cette dépendance renouvelée. Alors que les États membres de l'UE s'efforcent d'atteindre leurs objectifs climatiques et de réduire leur empreinte carbone, l'augmentation des importations de GNL russe pourrait potentiellement contrecarrer ces efforts. Des experts s'inquiètent également des conséquences à long terme sur la sécurité énergétique de l'Europe, notamment en raison des tensions géopolitiques persistantes.

Il est également important de noter que le marché mondial du gaz est actuellement en pleine mutation, avec des pays comme les États-Unis et le Qatar qui cherchent à accroître leur part de marché dans le secteur du GNL. Cette concurrence accrue pourrait influencer les prix et la disponibilité du gaz sur le marché européen. Cependant, la transition vers des sources d'énergie alternatives et renouvelables semble encore à des années-lumière de la réalisation, ce qui pourrait contraindre l'UE à continuer de dépendre du gaz russe.

En résumé, même si les importations de GNL russe vers l'Union européenne atteignent des niveaux record, cela soulève des interrogations sur la viabilité à long terme de cette dépendance. Alors que la situation géopolitique mondiale demeure incertaine, les États membres de l'UE pourraient se retrouver à un carrefour délicat, devant jongler entre la nécessité de sécuriser leur approvisionnement énergétique et leurs engagements envers la transition énergétique. La question de la dépendance énergétique pourrait ainsi devenir un enjeu central dans les discussions politiques et économiques à venir.

Contexte

La guerre en Ukraine, déclenchée en février 2022, a profondément bouleversé les relations énergétiques entre l'Union européenne et la Russie. Avant le conflit, Moscou fournissait environ 40 % du gaz consommé en Europe, principalement via des gazoducs traversant l'Ukraine, la Biélorussie et la mer Baltique. Dès le printemps 2022, Bruxelles a élaboré un plan REPowerEU visant à réduire de deux tiers les importations de gaz russe d'ici la fin de l'année, avec l'objectif affiché de s'en affranchir totalement à l'horizon 2027.

Cette stratégie reposait sur trois piliers : la diversification des fournisseurs (notamment via le GNL américain et qatari), l'accélération des énergies renouvelables et la réduction de la demande par des mesures d'économies d'énergie. Plusieurs États membres, à commencer par l'Allemagne et les pays baltes, ont rapidement mis en œuvre des infrastructures d'importation de GNL, construisant des terminaux flottants de regazéification pour compenser l'arrêt progressif des livraisons par gazoduc.

Cependant, cette transition s'est heurtée à des obstacles structurels. Le marché mondial du GNL, déjà tendu avant la guerre, a vu ses prix s'envoler, atteignant des records historiques à l'été 2022. Parallèlement, la demande asiatique, notamment chinoise et indienne, est restée soutenue, limitant les volumes disponibles pour l'Europe. Dans ce contexte, le GNL russe, bien que politiquement sensible, est demeuré une option économiquement compétitive pour certains acheteurs européens, notamment via le terminal de Yamal, dans l'Arctique, dont une partie des capacités est détenue par des opérateurs français et belges.

La situation actuelle s'inscrit donc dans une contradiction persistante : d'un côté, des sanctions européennes interdisent les importations de charbon et de pétrole russes, mais le gaz, y compris le GNL, n'a pas fait l'objet d'un embargo formel. De l'autre, les engagements climatiques de l'UE, qui prévoient une neutralité carbone en 2050, imposent une décarbonation rapide du mix énergétique. Cette double contrainte – sécuriser l'approvisionnement tout en réduisant les émissions – place les décideurs européens face à un dilemme dont les importations records de GNL russe ne sont que la manifestation la plus visible.

Analyse

Plusieurs lectures peuvent être faites de ce regain des importations de GNL russe. La première, la plus immédiate, est celle d'un échec partiel de la stratégie de diversification énergétique européenne. Malgré les investissements massifs dans les terminaux méthaniers et les contrats signés avec les États-Unis et le Qatar, l'UE n'est pas parvenue à remplacer totalement les volumes russes perdus. Le GNL russe, moins cher que son concurrent américain en raison de coûts de transport réduits et de contrats à long terme indexés sur le pétrole, conserve un avantage compétitif certain.

Une seconde lecture, plus nuancée, invite à distinguer les acteurs. Tous les États membres ne sont pas logés à la même enseigne. La France, la Belgique et l'Espagne figurent parmi les principaux importateurs de GNL russe, tandis que les pays d'Europe centrale et orientale, historiquement dépendants du gazoduc russe, ont davantage diversifié leurs sources. Cette disparité reflète des structures énergétiques, des capacités portuaires et des choix politiques différents, rendant difficile une position commune au sein de l'UE.

Une troisième grille d'analyse concerne le timing. Les importations records interviennent alors que les stocks européens de gaz sont à des niveaux historiquement élevés pour la saison, ce qui relativise l'urgence immédiate. Certains observateurs suggèrent que ces achats pourraient relever d'une logique de précaution face à l'incertitude géopolitique : en cas de nouveau choc sur les prix ou de rupture d'approvisionnement via d'autres routes, disposer de volumes russes garantis offrirait une marge de manœuvre.

Enfin, il convient de s'interroger sur la dimension politique de ce phénomène. En continuant d'importer du GNL russe, les États membres financent indirectement l'effort de guerre de Moscou, ce qui entre en contradiction avec les sanctions adoptées et les déclarations de soutien à l'Ukraine. Cette dissonance cognitive pourrait fragiliser la crédibilité de l'UE sur la scène internationale et alimenter les critiques, tant internes qu'externes, sur la cohérence de sa politique étrangère.

Implications

À court terme, la tendance à l'augmentation des importations de GNL russe pourrait se maintenir, notamment si l'hiver prochain s'avère rigoureux ou si les perturbations au Moyen-Orient s'aggravent. Les prix du gaz sur le marché spot, bien qu'en baisse par rapport aux sommets de 2022, restent volatils, et le GNL russe offre une alternative compétitive pour les pays ne disposant pas d'infrastructures suffisantes pour recevoir du GNL américain ou qatari. La France, par exemple, a importé des volumes records de GNL russe au premier trimestre 2023, selon les données de l'IEEFA, ce qui pourrait alimenter des débats parlementaires houleux.

À moyen terme, plusieurs scénarios se dessinent. Le premier, le plus optimiste, verrait l'UE accélérer le déploiement des énergies renouvelables et des pompes à chaleur, réduisant structurellement la demande de gaz, quel que soit son origine. Le deuxième, plus pessimiste, envisagerait une prolongation de la dépendance au GNL russe, faute d'alternatives crédibles et en raison de la lenteur des procédures administratives pour les nouveaux projets éoliens ou solaires.

Un troisième scénario, intermédiaire, reposerait sur un renforcement de la coordination européenne : instauration d'un mécanisme d'achat commun de gaz pour limiter la concurrence entre États membres, comme cela a été esquissé en 2022, ou adoption de sanctions ciblées sur le GNL russe, à l'image de ce qui a été fait pour le charbon. Une telle décision nécessiterait toutefois l'unanimité des Vingt-Sept, ce qui paraît difficile à obtenir compte tenu des intérêts divergents.

Enfin, les implications climatiques ne doivent pas être négligées. Le GNL, bien que moins émetteur que le charbon, reste une source fossile dont la combustion libère du CO2. Chaque molécule de gaz russe importée retarde d'autant la transition énergétique et accroît le risque de dépassement des objectifs de l'Accord de Paris. Les ONG environnementales, déjà très critiques, pourraient intensifier leurs actions en justice ou leurs campagnes de sensibilisation pour faire pression sur les gouvernements et les opérateurs portuaires.

Pour aller plus loin

Ce dossier soulève plusieurs questions ouvertes qui mériteraient un examen approfondi. La première concerne le rôle des infrastructures : comment expliquer que des terminaux méthaniers construits pour accueillir du GNL américain servent en réalité à décharger du GNL russe ? Une enquête sur les contrats d'approvisionnement et les clauses de destination serait éclairante.

La deuxième question touche à la gouvernance européenne : l'UE dispose-t-elle des instruments juridiques et politiques pour imposer un embargo sur le GNL russe sans provoquer de crise énergétique dans certains États membres ? Une analyse comparative des marges de manœuvre nationales serait utile.

Enfin, la dimension géopolitique plus large mérite d'être explorée : dans quelle mesure la dépendance au GNL russe fragilise-t-elle la position de l'Europe dans les négociations sur l'Ukraine ? Quelles seraient les conséquences d'une rupture totale des