"Il est où le chef?", "princesse tracteur", "j'étais la femme de Jacques"... Ces agricultrices bataillent pour se faire une place malgré l'invisibilisation de leur travail

Dans le monde agricole, les femmes continuent de subir des préjugés tenaces et une invisibilisation de leur travail, malgré leur rôle central dans les exploitat
Dans le monde agricole, les femmes continuent de subir des préjugés tenaces et une invisibilisation de leur travail, malgré leur rôle central dans les exploitations. Entre remarques sexistes, statuts précaires et difficultés économiques, elles peinent à faire reconnaître leur légitimité. Témoignages d’agricultrices qui bataillent pour exister dans un univers encore très masculin.
### Des remarques sexistes et des préjugés persistants
« Il est où le chef ? » : cette question, Élodie Lac l’a entendue à de multiples reprises sur son élevage de volailles situé dans le Lot. Une interrogation qui illustre le quotidien de nombreuses agricultrices, confrontées à un secteur où la figure de l’exploitant reste majoritairement masculine. Dominique Raud, exploitante dans une ferme reculée de Haute-Garonne, rapporte avoir essuyé la même réflexion, y compris de la part d’autres femmes. Ces micro-agressions, répétées, révèlent un profond décalage entre la réalité du travail des femmes et la perception qu’en ont leurs interlocuteurs.
Bérengère Viltard, installée sur un verger de noyers et d’amandiers, témoigne également de ces préjugés. Surnommée « princesse tracteur » par ses voisins agriculteurs, elle explique : « parce que j’ai les ongles faits et que je suis tout le temps correctement habillée ». Cette mère célibataire de 34 ans, installée à Payrignac (Lot), dénonce pêle-mêle « les rivalités », « le machisme » et l’absence de « main tendue » à la gent féminine. Elle raconte même qu’un collègue cultivateur a appelé son père pour savoir si elle était lesbienne, preuve que son installation a suscité des interrogations déplacées sur sa vie privée.
### Un statut précaire pour 17 % d’entre elles
Au-delà des remarques, ce sont les conditions structurelles qui pénalisent les agricultrices. Selon les données disponibles, 17 % d’entre elles travaillent encore sous le statut de « conjointes ou parentes », un régime juridique qui les maintient dans l’ombre de leur époux. Françoise Dufrene, sexagénaire installée dans le Lot, a ainsi passé trente ans « dans l’ombre » de son mari, après s’être mariée à 19 ans. « En tant que femme, on vous met des bâtons dans les roues pour un oui ou pour un non », déplore-t-elle, résumant un sentiment partagé par nombre de ses consœurs.
Ce statut précaire a des conséquences directes sur la rémunération et la retraite de ces femmes, qui peinent à gagner leur vie décemment. Elles subissent également une invisibilisation de leur charge de travail quotidienne, que ce soit dans les champs ou dans les étables. « On est complètement invisibilisées », résume l’une d’elles, soulignant un paradoxe : leur contribution est essentielle à la survie des exploitations, mais leur reconnaissance sociale et économique reste largement insuffisante.
### Des parcours de reconversion semés d’embûches
Malgré ces obstacles, certaines femmes choisissent de se lancer, parfois après un deuil ou une reconversion professionnelle. Bérengère Viltard, ancienne secrétaire médicale dans un laboratoire à Nice, a décidé de reprendre l’entreprise familiale à la mort de sa mère, il y a six ans. Elle a suivi un bac pro en maraîchage, puis une formation de technicienne trufficole pour se diversifier. Ses démarches auprès de la chambre d’agriculture se sont déroulées sans encombre, mais elle a dû apprendre seule « la mécanique, à nettoyer le broyeur », pour ne pas « dépendre d’un mécano ». Une autonomie arrachée de haute lutte.
D’autres, comme Françoise Dufrene, n’ont trouvé une forme de reconnaissance qu’après la disparition de leur conjoint. C’est à la mort de son mari qu’elle s’est « enfin sentie quelqu’un », confie-t-elle. Une phrase lourde de sens, qui illustre le chemin qu’il reste à parcourir pour que les femmes soient pleinement reconnues dans leur métier, et non comme de simples adjuvantes de leur époux. Leur combat, à la fois individuel et collectif, vise à faire évoluer les mentalités dans un secteur qui, lentement, commence à s’interroger sur ses pratiques.