Onyx Infos

« Ici, notre tournevis peut faire gagner ou perdre une fortune » : quand les avions valent plus cher en pièces détachées qu’en état de vol

Une · · Par Claire BERNARD

« Ici, notre tournevis peut faire gagner ou perdre une fortune » : quand les avions valent plus cher en pièces détachées qu’en état de vol

Dans le désert de Mojave, sur l'ancienne base militaire George à Victorville, en Californie, des centaines d'avions de ligne attendent leur sort. Certains repre

Dans le désert de Mojave, sur l'ancienne base militaire George à Victorville, en Californie, des centaines d'avions de ligne attendent leur sort. Certains reprendront les airs, d'autres seront méthodiquement démantelés, leurs pièces détachées rapportant parfois davantage que l'appareil entier en état de vol. Selon un reportage de Franck Rousseau publié par Le Figaro le 15 août 2026, ce site de 97 hectares, exploité par la société ComAv, est devenu l'un des grands centres de stockage et de démontage aéronautique du Sud-Ouest américain. ## Un « cimetière » d'avions qui tient de l'usine à ciel ouvert Passé le col de Cajon, les faubourgs de Los Angeles s'effacent pour laisser place à un paysage désertique où se dressent, derrière les grillages, les empennages de Boeing 737, d'Airbus A320 et d'anciens gros-porteurs. Le site accueille plus de 500 appareils, selon les informations rapportées par le quotidien français. Le climat aride du désert présente un avantage technique de taille : il ralentit la corrosion des cellules, c'est-à-dire de la structure mécanique des avions, hors moteurs et équipements électroniques. Cette particularité fait de Victorville un lieu privilégié pour le stockage de longue durée, aux côtés d'autres sites comme Pinal Airpark en Arizona, qui a notamment accueilli les Boeing 747 retirés du service par Delta. ComAv, qui exploite ces 97 hectares, ne se limite pas à entreposer des appareils. La société stocke, entretient, remet en service ou démonte les avions des compagnies aériennes et des loueurs. Cette activité de démontage s'est considérablement développée ces dernières années, portée par une logique économique implacable : la valeur cumulée des pièces détachées d'un avion peut désormais excéder celle de l'appareil maintenu en état de vol. ## La valeur cachée des pièces détachées Le phénomène n'est pas anecdotique. D'après les éléments rapportés par Le Figaro, certains appareils presque neufs rapportent davantage une fois désossés que s'ils étaient maintenus en service. Cette situation s'explique notamment par la tension persistante sur le marché des pièces de rechange, alimentée par une flotte mondiale vieillissante et des délais de livraison de nouveaux appareils qui s'allongent. Les motorisations, les trains d'atterrissage, les systèmes avioniques et même les sièges ou les cuisines de bord représentent des actifs très recherchés par les compagnies et les mainteneurs. Le travail de démontage requiert une précision extrême, comme le souligne l'un des techniciens du site cité dans le reportage : « Ici, notre tournevis peut faire gagner ou perdre une fortune ». Cette phrase illustre la responsabilité qui pèse sur les équipes de démontage, dont chaque geste technique peut déterminer la valeur marchande d'une pièce. Une pièce endommagée lors du retrait perd en effet l'essentiel de sa valeur, tandis qu'une pièce correctement démontée et certifiée peut être revendue à un prix proche du neuf. Le marché de l'occasion aéronautique s'est ainsi structuré autour de standards de traçabilité et de certification stricts, comparables à ceux du neuf. ## Un marché en pleine expansion Le développement de ces « usines à ciel ouvert » répond à une mutation profonde du secteur aéronautique. Les compagnies aériennes, confrontées à des coûts de maintenance croissants et à des délais de fabrication de nouveaux appareils qui peuvent atteindre plusieurs années, se tournent de plus en plus vers les pièces issues du démontage. Selon des données du secteur rapportées par le quotidien, cette pratique permet de réduire significativement les coûts d'entretien tout en maintenant les appareils en conformité avec les exigences réglementaires. Victorville n'est pas un cas isolé. Le site californien s'inscrit dans un réseau mondial de plateformes de stockage et de démontage, dont la capacité totale ne cesse de croître. Cette industrie, autrefois marginale, est devenue un maillon essentiel de l'économie aéronautique, au point que les loueurs d'avions intègrent désormais la valeur de démontage dans leurs modèles de calcul d'amortissement. La décision de maintenir un appareil en service ou de le démonter repose ainsi sur une analyse économique fine, où le prix des pièces sur le marché de l'occasion joue un rôle déterminant. ## Des implications économiques et environnementales Cette évolution soulève également des questions environnementales. Le démontage méthodique permet de recycler une part importante des matériaux et de réduire l'empreinte écologique de la fin de vie des avions. Les équipements électroniques, les alliages métalliques et les composites sont triés et valorisés, tandis que les pièces encore utilisables sont remises sur le marché. Toutefois, le transport des appareils vers ces sites de démontage, souvent situés dans des zones désertiques éloignées, implique des vols de convoyage dont le bilan carbone n'est pas neutre. Le reportage de Franck Rousseau met en lumière une réalité économique qui pourrait s'accentuer dans les prochaines années. La flotte mondiale d'avions de ligne continue de croître, et les contraintes de production des constructeurs, combinées aux exigences de réduction des émissions de CO2, pourraient renforcer encore l'attractivité du marché des pièces détachées. Le site de Victorville, par sa taille et son savoir-faire, constitue un observatoire privilégié de cette industrie en pleine recomposition, où la valeur d'un appareil ne se mesure plus uniquement à sa capacité à voler.