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Génocide au Rwanda: la justice française annule le non-lieu pour Agathe Habyarimana

Monde · · Par Claire BERNARD

Génocide au Rwanda: la justice française annule le non-lieu pour Agathe Habyarimana

## L'essentiel Le 6 mai 2023, la Chambre d'instruction de la Cour d'appel de Paris a pris une décision marquante en annulant le non-lieu qui avait été accordé à

## L'essentiel Le 6 mai 2023, la Chambre d'instruction de la Cour d'appel de Paris a pris une décision marquante en annulant le non-lieu qui avait été accordé à Agathe Habyarimana, l'ex-première dame du Rwanda, dans le cadre des enquêtes sur le génocide rwandais de 1994. Cette décision relance un dossier qui n’a cessé de susciter des émotions et des controverses depuis des décennies. Agathe Habyarimana, née Kanziga, est la veuve de Juvénal Habyarimana, ancien président du Rwanda, dont l'assassinat en avril 1994 a été l'un des déclencheurs du génocide qui a coûté la vie à environ 800 000 personnes, principalement des Tutsis. Son implication supposée dans les événements de cette période tragique a fait l'objet de nombreuses enquêtes, mais elle a toujours nié toute responsabilité. Le non-lieu, prononcé en 2022 par le juge d'instruction antiterroriste Jean-Marc Herbaut, avait été une décision controversée qui avait suscité des critiques tant au sein de la communauté rwandaise que parmi les associations de défense des droits de l'homme. La décision de la Cour d'appel de Paris de revenir sur ce non-lieu pourrait être perçue comme un espoir de justice pour les victimes et les familles touchées par le génocide. Cependant, la complexité des faits historiques et des responsabilités politiques soulève de nombreuses questions sur la capacité de la justice à établir des vérités dans des affaires aussi sensibles. Le traitement de cette affaire par la justice française s'inscrit dans un contexte plus large de réexamen des relations entre la France et le Rwanda. La France a longtemps été accusée de complicité, voire de soutien au régime hutu avant et pendant le génocide. En 2021, un rapport d'experts français a reconnu des "erreurs" dans la politique de la France à l'égard du Rwanda dans les années 1990, mais a également rejeté les accusations de complicité dans le génocide. Cela n'a pas mis fin aux tensions historiques entre les deux pays, et l'affaire Habyarimana en est un exemple concret. La décision de la Cour d'appel de Paris a été accueillie avec prudence par certaines organisations de défense des droits de l'homme. Selon des sources proches du dossier, cette annulation du non-lieu pourrait conduire à une réouverture des investigations et à une mise en lumière de la vérité historique. Toutefois, le chemin vers un procès semble encore semé d'embûches. Les avocats de Habyarimana ont déjà annoncé leur intention de contester cette décision devant la Cour de cassation, ce qui pourrait retarder encore davantage les procédures judiciaires. Les victimes du génocide et leurs familles espèrent que ce nouvel éclairage sur le rôle d'Agathe Habyarimana dans les événements de 1994 pourrait mener à des poursuites judiciaires concrètes. Leurs attentes sont d'autant plus vives dans un pays où la mémoire du génocide reste vive et où les blessures sont encore à vif. Les implications de cette décision ne se limitent pas à l'affaire Habyarimana. Elle soulève des questions fondamentales sur la responsabilité des dirigeants politiques en période de conflit. À une époque où la justice internationale est souvent critiquée pour son efficacité à juger les crimes de guerre, cette décision pourrait être perçue comme un signe positif pour les victimes en quête de justice. Dans ce contexte, il sera essentiel de suivre l'évolution de cette affaire et les réactions qui en découleront, tant en France qu'au Rwanda. La justice française pourrait-elle enfin apporter des réponses aux questions qui entourent le génocide rwandais et les responsabilités de ceux qui étaient au pouvoir à l'époque ? L'annulation du non-lieu pour Agathe Habyarimana pourrait marquer le début d'une nouvelle phase dans la quête de vérité et de justice pour les victimes du génocide. ## Contexte Le génocide des Tutsis au Rwanda, survenu entre avril et juillet 1994, s'inscrit dans une histoire longue de tensions ethniques exacerbées par la colonisation belge et les politiques d'identification ethnique. La mort du président Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994, lorsque son avion fut abattu au-dessus de Kigali, constitua l'étincelle qui déclencha une machine de mort minutieusement préparée par des éléments extrémistes hutus. Agathe Habyarimana, issue de la famille Kanziga, une lignée influente de l'ethnie hutu originaire du nord-ouest du Rwanda, occupait une position centrale au sein du réseau informel dit "akazu" – le "petit groupe" en kinyarwanda – qui gravitait autour de la présidence. Ce cercle restreint, composé de proches parents et d'alliés politiques de la première dame, est régulièrement décrit par les historiens comme l'un des foyers idéologiques et organisationnels du génocide. Plusieurs rescapés et témoins ont affirmé qu'Agathe Habyarimana participait à des réunions où furent planifiées les exactions contre la population tutsie. Les années 1990 furent marquées par une radicalisation croissante du régime, alors que le Front patriotique rwandais (FPR), dominé par les Tutsis exilés en Ouganda, menait une guerre de reconquête. L'opposition interne, notamment les partis d'opposition hutus modérés, fut réprimée avec violence. Après le génocide, Agathe Habyarimana trouva refuge en France, où elle bénéficia d'une relative protection diplomatique, les autorités françaises ayant longtemps entretenu des liens étroits avec le régime hutu. Plusieurs plaintes furent déposées contre elle à partir de 2008, notamment par des associations de victimes et des rescapés. La justice française ouvrit une information judiciaire en 2010 pour "complicité de génocide" et "crimes contre l'humanité". L'enquête, menée par les juges antiterroristes, accumula des témoignages et des documents, mais buta sur des obstacles procéduraux et diplomatiques. Le non-lieu de 2022, fondé sur l'absence de preuves suffisantes de son implication directe, avait provoqué une vive déception parmi les parties civiles et relancé le débat sur l'impunité des anciens responsables rwandais exilés en Europe. ## Analyse La décision de la Cour d'appel de Paris doit être lue à l'aune de l'évolution récente de la jurisprudence française en matière de poursuites pour crimes internationaux. Depuis les années 2000, la France a progressivement assoupli sa position sur la compétence universelle, tout en conservant un système fondé sur le principe de la double incrimination et la présence du suspect sur le territoire. Plusieurs affaires emblématiques, comme celle de Pascal Simbikangwa, ancien capitaine des services de renseignement rwandais condamné en 2014 à vingt-cinq ans de réclusion, ou celle de l'ancien préfet Laurent Bucyibaruta, jugé en 2022, illustrent cette volonté de ne plus laisser impunis les auteurs présumés du génocide. Cependant, le cas d'Agathe Habyarimana présente une singularité : il s'agit d'une figure politique de premier plan, ayant exercé une influence informelle mais réelle sur les rouages de l'État rwandais avant 1994. Les juges d'instruction antiterroristes, spécialisés dans les affaires de terrorisme, se sont heurtés à la difficulté de qualifier juridiquement les actes reprochés. La notion de "complicité" ou d'"incitation directe et publique à commettre le génocide" exige, en droit pénal français, un faisceau de preuves matérielles que les enquêteurs peinent à établir près de trente ans après les faits. D'un point de vue politique, cette annulation intervient dans un contexte de normalisation progressive des relations franco-rwandaises. La visite du président Emmanuel Macron à Kigali en 2021 et la reconnaissance par la commission Duclert des "responsabilités lourdes et accablantes" de la France ont ouvert une nouvelle page diplomatique. Pourtant, le sort judiciaire d'Agathe Habyarimana demeure un point d'achoppement. Kigali, par la voix de son ministre de la Justice, a exprimé à plusieurs reprises son souhait de voir l'ancienne première dame jugée, soit au Rwanda, soit en France. La décision parisienne pourrait donc être interprétée comme un geste en direction des autorités rwandaises, soucieuses de voir la justice française s'aligner sur les attentes des victimes. ## Implications À court terme, l'annulation du non-lieu ouvre la voie à une reprise des investigations. Les juges d'instruction devront déterminer si de nouveaux actes d'enquête sont nécessaires – auditions de témoins supplémentaires, expertises documentaires, commissions rogatoires internationales – ou si les éléments déjà réunis permettent d'envisager un renvoi devant une cour d'assises. Ce processus pourrait prendre plusieurs mois, voire plusieurs années, d'autant que la défense d'Agathe Habyarimana a annoncé son intention de se pourvoir en cassation. Si la Cour de cassation confirmait la décision de la chambre d'instruction, l'affaire serait renvoyée devant une nouvelle formation d'instruction, prolongeant encore les délais. Pour les parties civiles, cette décision représente une victoire procédurale, mais elle n'efface pas les obstacles juridiques et probatoires. Les associations de rescapés, comme Ibuka France, ont salué l'arrêt tout en appelant à une vigilance renforcée sur les conditions du futur procès. La question de l'âge d'Agathe Habyarimana, née en 1942, et de son état de santé pourrait également influer sur la suite des procédures, comme cela a été le cas dans d'autres affaires de crimes de guerre jugées tardivement. À moyen terme, cette affaire pourrait avoir un effet d'entraînement sur d'autres dossiers en attente devant la justice française. Plusieurs anciens responsables rwandais, présumés impliqués dans le génocide, résident encore en France sans avoir été inquiétés. La relance du dossier Habyarimana pourrait inciter les juges à réexaminer des plaintes déposées contre d'autres figures de l'ancien régime, comme l'ancien ministre de la Défense, ou certains responsables militaires. Sur le plan diplomatique, le Rwanda suivra de près l'évolution du dossier, et toute décision perçue comme un nouvel abandon de poursuites risquerait de raviver les tensions bilatérales. ## Pour aller plus loin Cette décision judiciaire pose une question centrale : jusqu'où la responsabilité pénale individuelle peut-elle remonter dans la chaîne de commandement informelle d'un génocide ? Contrairement aux procès du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), qui ont jugé des responsables militaires et politiques de haut rang, la justice française doit composer avec un droit pénal national qui peine parfois à appréhender des modes de participation indirecte, comme l'incitation par la propagande ou l'influence politique exercée dans l'ombre. Les observateurs s'interrogent également sur l'opportunité de créer une chambre spécialisée au sein des juridictions françaises pour traiter les crimes internationaux, à l'instar de ce qui existe en Belgique ou aux Pays-Bas. Une telle structure permettrait d'accumuler une expertise et d'accélérer les procédures, mais sa mise en place se heurte à des considérations budgétaires et politiques. Enfin, au-delà du cas rwandais, cette affaire invite à réfléchir au rôle des épouses de dirigeants dans