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Ces émules du facteur Cheval : le « P’tit Musée » d’André Degorças, maçon sculpteur de célébrités en béton

Culture · · Par Emma ROUSSEAU

Ces émules du facteur Cheval : le « P’tit Musée » d’André Degorças, maçon sculpteur de célébrités en béton

Genté, la sculpture en béton comme art de vivre À Genté, en Charente, un homme de 84 ans poursuit une œuvre singulière qui interroge les frontières de l’art bru

Genté, la sculpture en béton comme art de vivre

À Genté, en Charente, un homme de 84 ans poursuit une œuvre singulière qui interroge les frontières de l’art brut. André Degorças, surnommé affectueusement « Loulou », façonne dans son atelier des statues d’animaux et des bas-reliefs à l’effigie de personnalités politiques, de princesses monégasques ou de vedettes de variété. Son « P’tit Musée » s’inscrit dans la lignée des constructions inspirées du facteur Cheval, ces créations hors normes qui défient les classifications traditionnelles du patrimoine.

Un héritage du facteur Cheval

L’histoire de l’art compte plusieurs de ces bâtisseurs autodidactes qui, poussés par une vision intérieure, transforment des matériaux modestes en édifices extraordinaires. Le Palais idéal de Ferdinand Cheval, à Hauterives dans la Drôme, demeure l’exemple le plus célèbre de cette veine créative. André Degorças s’inscrit dans cette tradition populaire, où le geste artistique naît non pas des académies mais d’une nécessité personnelle, presque viscérale. Son atelier de Genté, petit village charentais, abrite des années de travail accumulées, des dizaines de figures qui composent un univers singulier et attachant.

La matière qu’il emploie, le béton, possède une double nature : matériau de construction par excellence, il devient entre ses mains un support d’expression plastique. Cette alchimie entre l’ordinaire et l’extraordinaire rappelle les réalisations d’autres « facteurs Cheval » contemporains, disséminés sur le territoire français, qui font du ciment un medium poétique.

Un bestiaire et un panthéon de célébrités

L’œuvre d’André Degorças se déploie en deux grandes directions. D’une part, un bestiaire foisonnant où animaux domestiques et sauvages se côtoient dans une proximité étonnante. D’autre part, une galerie de portraits en bas-relief qui convoque des figures politiques, des têtes couronnées ou des icônes de la chanson française. Les princesses monégasques côtoient ainsi des présidents de la République, tandis que des chanteurs populaires semblent figés dans une éternité de ciment.

Cette juxtaposition, qui pourrait paraître hétéroclite, révèle en réalité une cartographie affective du XXe siècle français. Chaque visage raconte une époque, une affection, un moment de la vie de l’artiste. Le choix des sujets, souvent issus de la culture médiatique populaire, témoigne d’une sensibilité ancrée dans son temps, loin des hiérarchies esthétiques conventionnelles. Le « P’tit Musée » fonctionne ainsi comme une mémoire sensible, un conservatoire personnel de figures admirées.

La reconnaissance d’un art singulier

Le travail d’André Degorças attire désormais l’attention des amateurs d’art brut et des défenseurs du patrimoine immatériel. Cette forme de création, longtemps ignorée des institutions, bénéficie depuis quelques décennies d’un regain d’intérêt. Des chercheurs, des conservateurs et des collectionneurs s’intéressent à ces œuvres qui échappent aux circuits traditionnels de production et de diffusion artistiques.

La question de la préservation de tels sites se pose avec acuité. À l’instar d’autres environnements créés par des autodidactes, le « P’tit Musée » de Genté pourrait un jour être menacé par le temps ou l’abandon. La mobilisation des associations locales et des collectivités territoriales s’avère souvent déterminante pour sauvegarder ces témoignages uniques d’une créativité populaire. Le cas du facteur Cheval, dont le Palais idéal est classé monument historique depuis 1969, pourrait servir de modèle.

Une leçon de persévérance

À 84 ans, André Degorças incarne une certaine idée de la transmission et de la passion créatrice. Son atelier, véritable laboratoire de formes, continue d’accueillir les visiteurs curieux de découvrir cette œuvre atypique. La longévité de son engagement, plusieurs décennies de pratique, interroge notre rapport à la création artistique et à la notion même d’œuvre d’art.

L’histoire du « P’tit Musée » de Genté rejoint celle de nombreux autres sites d’art brut en France, ces lieux où des individus, souvent sans formation artistique, ont bâti des univers plastiques d’une grande cohérence. Le travail d’André Degorças, par sa facture singulière et son ampleur, mérite d’être considéré comme un jalon de cette histoire encore mal connue. La reconnaissance dont il bénéficie aujourd’hui, notamment à travers les reportages de médias nationaux comme Le Monde Culture, contribue à faire connaître cette facette méconnue du patrimoine créatif français.